Dans le titre, c'est évidemment le terme « don » qui marque le plus, car il a tendance à s'opposer au terme économie — une sorte d'oxymore. Le don flirte parfois avec la spiritualité, ce qui prend le dessus sur une notion que l'on se représente froide et intellectuelle. Mais l'est-elle vraiment ?
Trois mots de philo, et de socio
fém.
Je commence par le don, en évacuant le registre spirituel : je ne parle pas du don religieux, du centuple divin, ni de celui que « l'univers me rendra ». Je parle seulement du geste.
Marcel Mauss est souvent cité dès que l'on parle du don. À l'occasion d'une boucle bretonne, j'ai pu observer que les présentes personnes avaient une interprétation un peu fantasmée des pratiques du don dans les temps anciens — y compris les lectrices de Mauss, alors qu'il présente une tension souvent redoutable : une dimension prépondérante des rapports de domination ; une décorrélation marquée avec les échanges de subsistance.
Notre héritage judéo-chrétien associe culturellement le don à quelque chose qui ne peut – ne doit – pas être rendu. Mais avant les évangiles, le don était un geste triple indissociable : donner — recevoir — rendre (contre-don).
J'ai entendu aussi l'idée qu'il faudrait pratiquer le troc, ou supprimer la monnaie comme finalité ultime. Ce propos repose sur l'idée que la monnaie est en elle-même porteuse de problèmes. Pourtant, c'est seulement la monnaie-dette qui génère ces déséquilibres. L'existence d'une création monétaire décentralisée change la donne. La promesse d'une économie du don, c'est que cette monnaie (produite par un DU selon la TRM) apparaît alors davantage comme un outil qui permet de créer des équilibres.
Pour finir, il y a l'idée que le don ne peut pas être mesuré. Je conclus ce chapitre en positionnant clairement le don dont je parle — non pas une définition universelle, mais une définition dans le cadre d'un modèle éco monnaie-libriste :
Le don, en tant que vecteur clé d'une économie, est le geste de transmettre quelque chose
en premier lieu ; sans réciprocité symétrique ; mais assuré d'un contre-don ; de toute forme, de toute provenance.
« Mon économie me le rendra »
→ J'y trouve ma pleine mesure. → J'y réalise mes propres équilibres.
Le don que nous manipulons est donc : un don qui se mesure.
Une mesure qui se fait par l'acte d'affecter un DU (fractions et multiples de DU), au geste vécu du don ; selon ses échelles du moment, individuelles et collectives.
Une mesure décentralisée et relativiste, pour des milliards d'estimations, toutes légitimes.
« Faire du DU la mesure du don », c'est davantage que « faire de la Ğ1 la monnaie du don ». Le DU a une valeur d'invariant qui permet de positionner toutes les valeurs relativement à lui. C'est la raison pour laquelle j'invite à rebaptiser les choses. Parmi ces propositions, la « monnaie » devient la « mesure ».
Asymétries et Communautés
masc.
Les mouvements alternatifs ont tendance à réunir les « déjà convaincus » et génèrent naturellement une forme d'entre-soi. Les collectifs deviennent souvent des communautés « pseudo-isolées ».
Pour cadrer mon raisonnement : sur un collectif récent qui porte le don dans son code génétique, j'y ai recueilli beaucoup de témoignages d'usure, de sentiments d'abus, d'abandons, de ressentiments. Pourquoi ? Parce que dans la totalité de nos échanges, il y a des asymétries.
Nos échanges sont asymétriques dans la totalité des cas. Donner une journée par mois pendant un an, est-ce le même geste que donner deux semaines complètes ? Entre une journée assis à étiqueter des pots et une journée plié en deux sur une toiture, y a-t-il équilibre ? Rien n'est symétrique. Pour éviter les abus ou les déséquilibres, il suffit de se mettre d'accord sur une mesure qui fasse sens pour tous.
Une population ouverte peut difficilement légiférer sur ces asymétries permanentes ; elle peut en revanche utiliser une monnaie. C'est en cela un outil précieux, probablement le seul.
Résoudre le problème des asymétries est le rôle pivot, structurel, que joue la monnaie dans l'échange.
Si je raisonne à l'échelle de mon bassin de vie, que je donne une valeur aux dons des autres et que les autres donnent une valeur à mes dons, peu importe si quelqu'un me déçoit — je m'y retrouverai dans l'économie de mon bassin de vie. Plus besoin que tout le monde se comporte selon mes critères propres.
En commençant par retrouver dans économie le sens de « éco - oikos », son lieu, foyer et terre élue. « Nomos », c'est originellement la façon de distribuer, puis désigne ce que l'être humain institue. Actualisé, on peut lire dans « créer une économie » le fait de définir notre façon de :
couvrir nos besoins pour vivre et nourrir nos plaisirs de vivre.
Rien n'empêche de pratiquer un don non mesuré, par exemple pour la beauté de l'élan. Chacun définit son périmètre et ses moments. Mais dès que le don sera mesuré, il deviendra structurant pour l'économie qui émerge.
Le cas emblématique « eco si nuestra »
fém.
Eco si nuestra est bien connue des junistes. On peut entendre certaines participantes déclarer vivre avec la monnaie-libre pour un tiers de tous leurs besoins. Le premier point est d'associer le DU créé à un devoir et à une durée de travail : le DU que tu crées te rend redevable d'une heure de boulot à la communauté. Elles ont par ailleurs une concertation collective sur les « prix » pour les maintenir au plus bas, et font une double corrélation avec l'heure de travail et les calories.
Une communauté ouverte sur le monde, dont le caractère pseudo-isolé s'est néanmoins révélé lors de rencontres internationales : un gros décalage de pratiques sur les « prix » a généré ce que je baptiserais pudiquement « les larmes du pot de confiture ».
Cela invite chaque groupe qui voudra utiliser le DU à une réflexion sur l'interopérabilité de ses règles. Quels sont nos indicateurs relatifs locaux ?
L'expérience « made in zion »
masc.
Cette expérience de vie communautaire en forêt utilisait les DUs pour structurer le fonctionnement quotidien. Pour vivre : 3 DUs pour les visiteuses, 2 pour les contributrices à l'entretien et 1 seul DU pour les amélioratrices (projets). Une rétribution des tâches par tirage dans une « boîte de gratitudes » évite les débats sur la valeur de chacune. L'effet recherché est de « gamifier » — transformer en jeu.
Règles complètes du jeu « 321…DU », @Qoop : https://pad.p2p.legal/s/321DU.LeJeu#
Ce genre de règles ne peut être que circonscrit à un lieu partagé, mais cela peut donner des idées pour un grand nombre de contextes.