Chapitre 6 · 28 min

Produire

Couvrir les besoins, pour vivre, nourrir les plaisirs de vivre. Avant tout comment produire, comment distribuer, sans nuire.

Produire

fém.

Qu'avons-nous déjà vu ? Que l'économie commençait avec une production distribuée. C'est le geste technique jalon pour ainsi dire, mais ce n'est pas sa finalité.

Je complète ici ma proposition, qui n'est pas une définition descriptive mais une formule simple pour exprimer la raison d'être d'une économie :

Couvrir les besoins, pour vivre,nourrir les plaisirs de vivre.

Avant tout comment produire,comment distribuer, sans nuire.

Maintenant que nous avons détaillé le retournement de ce modèle éco monnaie-libriste, de cette « économie du don », voyons comment amorcer.

Nous allons commencer avec une économie de proximité. Le critère est simple : ce qui nous semble accessible. La proximité est naturellement géographique, mais il peut y en avoir d'autres formes.

Produire

masc.

Pour couvrir les besoins et les plaisirs de vivre, devoir préalablement produire peut paraître comme une lapalissade, mais à l'usage je me rends compte que c'est un détail négligé par les « monnaie-libristes », les « selistes » et autres expérimentateurs alter-économistes.

Produire, avant de … donner versus partager versus répartir versus distribuer versus échanger.

C'est aussi dans la façon de produire que l'on pourra changer ou créer un monde. La façon d'échanger peut elle-même être intégrée davantage dans la façon de produire, comme une extension organique plus naturelle.

Quelle économie peut-on créer, en poussant les curseurs de notre affranchissement aux différentes emprises structurelles ? Notamment celle de la mondialisation extractiviste, de la pétrochimie, de la centralisation numérique ?

À nouveau il s'agit de pousser les curseurs, pas de remplacer du jour au lendemain. Plutôt que « comment vivre sans pétrole ? », la question devient « combien de jours tient-on sans pétrole ? Peut-on ajouter un zéro à ce nombre ? »

« Passer la seconde »

fém.

L'image évoque une vitesse, mais elle désigne plus précisément un « régime moteur ». Tant que l'on « reste en première », nous mobilisons une énergie trop importante pour un mouvement limité.

1. En première : productions individuelles.

  • Ğmarchés, productions maison.
  • Prestations individuelles et services personnels.
  • Phénomène du vide-grenier.
  • Position de mécène pour lesdits « producteurs ».

2. Passer la seconde : productions collectives.

  • Productions récurrentes en volume ; et distributions.
  • Filières semi-artisanales, boucles bouclantes.
  • Réseaux décentralisés (épicerie, restaurant, réparation,..).
  • Mutualisation locale des équipements et outils.
  • Centrales villageoises (de quartier urbains et ruraux ?).

3. Passer la troisième : déploiements logistiques.

  • Relation éco inter-bassins et ruraux-urbains.
  • Transport et distribution décentralisée « à l'échelle ».
  • Centrales villageoises autoconso (« grid locale »).

4. 5. Quatrième – Cinquième : industrialisation versatile et gestion de communs ? le logement ?

Évoquer une 4ème voire une 5ème vitesse me permet de glisser ce terme d'industrialisation versatile, et de poser le logement comme un graal pour notre économie monnaie-libriste.

Le propos est d'inviter à une réflexion plus stratégique et à ce changement de régime. Mars 2026, l'écosystème sera capable de recevoir plus de volume et d'usage, c'est l'heure d'embrayer.

Économie de greffe

masc.

Le propos n'est pas un remplacement de notre économie, une totale substitution. Ce serait ignorer sévèrement … l'économie. Le propos plus réaliste est de créer une balance, pousser les curseurs. Progressivement.

Une première réflexion porte sur la capacité d'une économie de produire ses moyens de production. Une économie qui émerge n'a pas cette capacité et repose donc sur des outils issus de l'économie euro.

Nous pouvons appeler ce phénomène « transfert d'énergie fiat ». Il est très utile lorsque ce transfert a lieu pour produire. Lorsque c'est pour une consommation directe, c'est davantage une illusion.

Une proposition de cohabitation, pour tous nos comportements économiques, est de ne pas mélanger les deux économies. Ce serait comme mélanger deux syntaxes de programmation pour coder une même fonction. En revanche, on peut y voir l'image du mélange de l'huile et de l'eau : deux espaces qui ne demandent qu'à se séparer, mais tout en restant l'un dans l'autre.

Savoir pratiquer l'une ou l'autre, savoir passer de l'une à l'autre sans trop de difficulté, est très très puissant.

S'il s'agit d'une propriété privée, il est nécessaire de trouver la motivation intrinsèque du propriétaire, mais une amitié peut suffire. S'il s'agit d'une propriété publique, il faut être très rigoureux sur le vocabulaire et bien s'attacher au caractère ludique, à « gamifier » : une « chorégraphie du don » sonne mieux qu'une économie du don. Le secret est d'être sincère, mais c'est ce que font les cœurs généreux.

Comment financer en euros les besoins euros de nos productions ? Mauvaise nouvelle, ce sera beaucoup plus difficile à faire qu'à dire. Ma priorité est de chercher des idées dans l'économie euro pour financer les besoins euros de l'économie du don. Le plus simple est donc de produire ou rendre des services avec un modèle éco classique d'une part, et mener une expérimentation de modèle éco monnaie-libriste d'autre part.

Une forme de don que l'on peut cibler s'apparente davantage au mécénat, et s'adresse aux personnes affranchies, des âmes entreprenantes qui estiment avoir suffisamment sécurisé leurs revenus. Elles peuvent investir dans des moyens de production locaux, pour une double économie.

Connaître son bassin de vie

fém.

Je pars de mon vécu, un bassin de vie de 60.000 personnes. Je retiens un seuil raisonnable, qui manifesterait le franchissement d'un palier sensible, de 15 %, soit 2.250 personnes impliquées dans les productions collectives, les « mobiz ».

Pour amorcer, je cherche un nombre économiquement structurant d'esprits entreprenants. Dans tous les mouvements collectifs, s'il n'y a pas une poignée de personnes qui animent au départ, le collectif finit par se déliter. Ce sont les « sherpiz ». Je retiens un seuil de 3,5 %, soit près de 80 personnes pour notre vallée.

L'échelle la plus gérable à l'amorce se rapproche davantage d'un bassin de 1.000 personnes, soit 75 mobiz et 3 sherpiz.

Cela pose la question des ratios actuels de notre économie euro. Quelle est la part produite localement de ce qui est consommé ? Quels sont les moyens de productions locaux ? Quels sont les ordres de grandeur ? D'où partons-nous ?

Il germe l'idée que nous pourrions produire nos propres données, construire nos propres indicateurs, comme une sorte d'observatoire qui s'autoalimenterait de nos protocoles et outils. En attendant, connaître son bassin de vie et partir du terrain me semble nécessaire, pour ne pas « théoriser dans l'éther ».

Gestion « à l'anglaise »

masc.

Je suis tenté d'ériger en « règle d'or » le fait de ne prendre aucun risque pour son outil de travail. D'abord sortir la tête de l'eau, pouvoir respirer, est nécessaire pour envisager autre chose.

La « gestion à l'anglaise » est une gestion manipulable des « entrées - sorties », très proche d'une gestion de trésorerie. Dans ma métaphore du passage de vitesse, le point mort peut désigner avant tout le fait d'être en « roue libre ».

Ce calcul combine le seuil de rentabilité saisonnier et les planchers de trésorerie. D'abord un jour de l'année, celui où l'activité commence son bénéfice net — c'est-à-dire le moment où tous les coûts, les provisions et les rémunérations de l'année entière, sont couvertes. En fonction de l'activité et de sa saisonnalité, elle peut devenir un jour dans le mois ou une heure précise d'un jour de la semaine.

Le propos de ce calcul de la roue libre, c'est que lorsque l'heure a sonné, alors je suis totalement libre… de donner.

L'économie euro me commande de m'agrandir, de me développer. Elle ne suggère jamais que je puisse alléger mon labeur. Mais rien n'oblige. À l'heure de la roue libre, j'ai le choix.

Comment justifier alors mes consommations ? Je peux les déclarer en terme de don, avec transparence : lister les matières données en annexe, et en contre partie, la mesure de ces dons en DUs reçus. Le propos n'est pas de tromper ni de dissimuler, mais d'être dans la sincérité d'un geste. Nous mettons les pieds dans une terra incognita, donc le législateur va devoir défricher et cheminer.

Nous pouvons lui présenter la dimension artistique de ce geste collectif : nous sommes réellement en train de transformer une formule mathématique en une chorégraphie sociale de dons. J'ai d'ailleurs failli proposer en titre de ce livre « une chorégraphie du don ».

Voici un scénario illustratif. Un food truck relativement prospère a calculé une roue libre hebdomadaire à 18h le jeudi. Il décide de donner son vendredi. Il met à dispo ses ingrédients du jour et son four, crée un lieu, apprend à faire des criques avec les sortants des « bahut » et de la « ZAC ». Aucun euro dans tout ça. Dans ce petit récit, en dehors d'une distribution de pizza, il a créé un lieu, une connexion pour la relation entre les étudiants et les employés de la zac. Le vendredi, le pizzaiolo regarde et jouit du spectacle des criques dans son food-truck.

Économie de flux – inversés

fém.

Je donne avant de recevoir. En premier lieu. Ce n'est pas vraiment une règle morale, c'est une règle dynamique.

Cela commence donc par un don de son temps, de son talent, de son humeur, de soi. Notamment les premières générations pionnières qui doivent bâtir cette économie, pour que les générations suivantes puissent embarquer dans un manège qui tourne.

Raisonner en terme de flux permet aussi de les identifier, puis d'y « veiller », les maintenir comme des canaux d'irrigation. Toute personne qui rentre dans l'économie monnaie-libriste voit quels sont les flux à « servir » et peut choisir ses contributions.

Il y aura probablement quelques projets qui nécessiteront une avance de DUs, pour des gratitudes anticipées. Prenons l'exemple du paysan meunier, ressource précieuse pour tout groupe local. Une équipe se met à disposition pour une chorégraphie dans les travaux des champs, mais le meunier ne peut encore valoriser ce don car il débute dans la monnaie-libre. Une caisse d'investissement locale peut lui fournir les DUs nécessaires à cette valorisation initiale. Il pourra ensuite recevoir ses propres DUs par le don de farine.

C'est à partir du moment où ce type de transaction croise d'autres transactions que l'économie tisse sa toile. Car si l'on projette la filière pain toute seule, on peut imaginer s'en passer — mais ce serait à nouveau la conception d'un circuit fermé.