fém.
Je ne vais pas faire un cours sur la monnaie, ni sur son histoire, mais l'évocation d'une absence de monnaie pose tout de même la question de sa nécessité, de son rôle structurant. Elle pose également la question du besoin d'une monnaie radicalement différente. Différente de l'euro, et plus généralement de ce qu'on appelle les « fiat ». Fiat n'est pas un acronyme, c'est le mot latin qui fait référence à quelque chose qui n'existe que par le fait d'avoir été déclaré comme tel. Fiat lux : que la lumière soit. Fiat euro : que l'euro soit.
Autrement dit, avec une question simple :
- Pourquoi se compliquer la vie avec une autre monnaie ?
Au-delà de ses 3 fonctions
masc.
Dans une image architecturale dont les fondations seraient les institutions bancaires, la monnaie et plus précisément la création monétaire, devient la clé de voûte de l'édifice. Tout ce que l'on construit au sein de cette structure et tout ce que l'on vit dans l'édifice, notre économie, repose sur ces institutions bancaires et tient sous l'égide de la création monétaire.
La création monétaire est programmatique, comme une ligne de code. Elle détermine certains comportements de toutes les entités économiques chaque jour. Dès que j'achète ou que je vends, dès que j'estime mentalement une valeur, aussitôt je m'inscris dans cette programmatique, dans son référentiel.
Les fameuses trois fonctions formulées par Aristote :
- unité de compte : c'est la mesure.
- valeur d'échange : c'est la transaction (apporte la symétrie).
- réserve de valeur : c'est l'épargne.
La fonction d'unité de compte est plus importante qu'il n'y paraît. C'est parce qu'elle est unité de compte qu'elle peut être une valeur d'échange, et c'est en tant que valeur d'échange qu'il devient indispensable d'en posséder. Si je pense à une cafetière économiquement, je pense un chiffre en euros. Je ne me demande pas si je trouve juste cette équivalence entre un plein d'essence et une cafetière ; … l'est-elle ?
Dans notre économie monnaie-dette, l'usage de réserve de valeur a pris l'ascendant sur les échanges. L'équation de Fischer : E = Q x V. La quantité monétaire multipliée par sa vitesse de circulation mesure l'économie. Si la monnaie est davantage stockée pour faire des réserves, l'économie ralentit. Mais cette formule ne définit pas l'économie elle-même ; elle dévoile en creux à quel point l'économie est d'abord une affaire de production.
Petit message aux monnaie-libristes : il ne suffit pas de faire circuler la monnaie pour se réjouir de son économie. L'économie commence avec une production distribuée.
Je finirai en rappelant que la création monétaire est un pouvoir majeur, ceux qui le détiennent déterminent les échelles de valeur. Donner le même accès à la création monétaire pour tout le monde sans aucune distinction, est bien sûr un cadeau du DU. Mais ce n'est pas la monnaie, toute libre soit-elle, qui crée de l'égalité dans le monde réel.
Voyons à quel point les modalités de création de chaque unité de monnaie sont déterminantes, comme un code génétique, pour l'économie que cette monnaie servira. Ou asservira, ce qui est devenu le cas de la « nôtre ».
Bassin économique
fém.
« à chaque monnaie son économie ».
Si on se mobilise sur le développement d'une monnaie aux modalités de création propres, c'est justement parce qu'elle permet de créer une autre économie. Et si on se mobilise c'est parce que le code monétaire que nous vivons actuellement, celui de notre euro, pose problème. Gros problème. Or rien ne peut y remédier, c'est un code… génétique.
Les monnaies locales ou complémentaires reposant sur une indexation euro, ne permettent pas vraiment de créer une économie différente. Les études économiques sur ces monnaies sont souvent biaisées car endogènes. Ces monnaies créent une sorte de « club », comparable aux « cartes réseaux ». Tous ces collectifs sont précieux car ils s'intéressent à la question monétaire, mais si l'on cherche un impact structurant, il est nécessaire de rompre à la racine avec le code monétaire des fiat.
Problèmes génétiques des fiat
masc.
Voici trois problèmes majeurs non solvables, de nature strictement monétaire, programmés par le code de création de notre cher euro.
La quasi-totalité (>90%) de la monnaie qui circule est produite par ladite dette. Vous souscrivez un crédit de 100 k€, la banque crée 100.000 unités dont vous pouvez disposer. Les 100.000 unités n'existaient pas, elles sont créées ; puis détruites quand vous les rendez. Nous devons rendre cette quantité de monnaie, mais nous-mêmes ne la créons pas (les banques ont le droit, pas nous) ; nous devons donc capter des unités qui circulent, en produisant une valeur non encore produite.
Leçon #1 — La monnaie-dette est une cavalerie
Dans ce référentiel monétaire, la croissance n'est pas une option.
fém.
Produire pour rendre la même quantité de monnaie ?
Non. Il faut ajouter lesdits intérêts aux 100 k. 3% sur 10 ans, ça fait près de 30 k, 30 %. Or ces 30.000 unités supplémentaires requises n'ont pas été créées au moment du crédit. Vous devez capter des unités à un autre, qui doit aussi le faire, qui lui aussi doit capter 30 % qui n'ont jamais été créés. Pensez-vous que tout le monde puisse gagner sa partie avec une telle règle du jeu ? Une véritable chaise musicale, où il manquerait non pas une mais le quart des chaises ?
Leçon #2 — C'est une machine à faillites
Dans ce référentiel monétaire, la compétition, pour ne pas dire une féroce prédation, n'est pas une option.
masc.
Imaginez une population totale de 50 « personnes ». La monnaie créée M est de 5 millions d'unités circulantes. Mais elle doit reverser collectivement 6,5 M€. Où trouve-t-elle le 1,5 million d'unités qui n'existent pas ?
38 « personnes » sur 50 peuvent rembourser leurs 130 k, soit 3,8 millions détruits et 1,14 million captés par la banque. Il reste 60 k€ dans l'économie des 50 personnes, mais 95% dans les caisses de la banque ! 12 personnes en faillite monétaire collective doivent encore verser 1,56 million avec 60 k disponibles. Vous voyez le tableau ?
Comment un petit 3% d'intérêt devient un drainage massif proche de 95% ? Le phénomène est noyé dans la longue durée et dans un volume qui dépasse l'entendement de tout individu. Le seul moyen de créer les 1,5 M€ manquants, c'est de souscrire un crédit de 1,5 M€. La dette passe alors immédiatement à 3 M€. Cela ne résout jamais le problème, ça l'aggrave.
C'est ce qu'on appelle une cavalerie : lorsque vous souscrivez un second crédit pour rembourser le premier, puis un troisième pour rembourser le second, ... un jeu qui finit rarement bien.
Il y a deux formes de pénurie structurellement monétaire : d'une part cette pénurie permanente roulante du fait de toujours devoir rendre plus de monnaie qu'il n'en a été créée ; d'autre part une pénurie itérative, erratique, lorsque les banques ferment le robinet. C'est la raison pour laquelle la peur de manquer invite tout le monde à mettre de côté, raison pour laquelle la fonction de valeur de réserve prend le pas sur sa fonction de valeur d'échange.
Leçon #3 — Ce système monétaire est une pyramide arbitraire qui impose ses valeurs
Dans ce référentiel monétaire, subir ladite Loi du marché n'est pas une option.
fém.
Concrètement, vous allez chez le banquier présenter votre projet selon les critères des banques. Ce qu'ils signifient et les critères qui les définissent appartiennent aux banques, soit une poignée de personnes qui en déclarent les règles de fonctionnement.
En résumé, un très petit nombre de personnes décide ce qui vaut, ce qui est valeur, et ce qui ne l'est pas. Les déchets n'ont pas de valeur, de même les activités dites sociales ou solidaires. En dessous des déchets il y a par exemple le « geste infirmier à domicile ». Tout en haut il y a le traitement massif de la numérisation de tous nos faits et gestes.
Si les personnes ayant besoin d'un soin à domicile déterminaient de façon proportionnelle, selon leurs échelles de valeurs, la répartition des milliards de devises créées chaque jour, ... ces devises seraient-elles réparties de la même façon ?
Tous les projets cherchent la conformité, les requérants jouent la scène qui leur est demandée. Fatalement les projets de petite envergure, ceux dont les modèles éco sortent des sentiers battus, passent rarement les mailles du filet.
La monnaie-libre et le code génétique qu'elle embarque sont radicalement différents de la monnaie telle que nous croyons la connaître ; elle propose un référentiel relativiste qu'il nous appartient de mettre à notre service. Nous avons maintenant une liberté de choisir, à nous de la saisir.
Mais pouvoir ne signifie pas savoir, encore nous faut-il collectivement apprendre à le faire.
Une économie mal codée
masc.
On entend de nos jours de belles expressions qui parlent de « dette roulante », ou de « dette qui paie la dette ». Elles sont un voile pudique sur cette cavalerie insoutenable. Le résultat de cette cavalerie, de cette croissance requise effrénée, c'est une extraction de toutes les ressources, planétaires et humaines, qui prend des allures de pillage. Or si vous suivez le raisonnement, ce pillage est inéluctable.
Le besoin monétaire est exponentiel, donc ladite croissance doit l'être, ainsi la consommation d'énergie et l'extraction de toutes les ressources.
Donc tous ceux qui affirment que la croissance est obligatoire ont raison. Tant que la source monétaire qui abreuve notre économie sera une monnaie-dette.
C'est pour cela qu'en dépit de toutes les COPs, GIEC, les Conventions citoyennes, les intentions et les mobilisations, les chiffres parlent. Il n'y a pas le moindre début d'inflexion dans l'extraction, dans la consommation d'énergie et de matières, dans aucun domaine structurant de fait.
Heureusement localement, il y a d'innombrables expériences et initiatives magnifiques. Dans une vue satellitaire elles sont marginales, mais dans le paysage elles sont vitales.
Pour conclure, si l'on veut mener une réflexion sur la décroissance, sur la sobriété, la contraction, la robustesse non performante, il faut changer de création monétaire. La bonne nouvelle, c'est que la TRM ou la monnaie-libre, propose une, on ne peut plus compatible avec ces réflexions.
Il s'agit d'embarquer dans une aventure, peut-être encore marginale mais stratégiquement valable, peut-être laborieuse mais éventuellement ludique, peut-être utopique mais, sans doute, significative.
Quelle part de nos besoins, quelle part de notre économie pourrait couvrir une production sans plus vraiment d'extraction, sans plus vraiment de « laissés pour compte » ? Jusqu'où peut-on pousser les curseurs ?