Chapitre 7 · 20 min

Échanger

L'échange est davantage un baromètre, qu'une variable de l'économie. Filières, boucles, distribution et Ğ(marchés).

Échanger

masc.

Je retournais tout à l'heure le PIB en tant que variable économique plutôt que baromètre ; lorsque je dis que l'économie est avant tout une affaire de production, je cherche à exprimer que l'échange est davantage un baromètre, qu'une variable de l'économie.

La façon dont nous échangeons est davantage un symptôme de notre façon de produire et distribuer, qu'un vecteur lui-même de notre fonctionnement collectif.

Le film du billet qui circule et libèrerait l'économie en acquittant les dettes de chaque personne est relativement trompeur. En posant la probabilité à 10% qu'un échange soit symétrique entre 2 personnes d'une même commune, pour que cela fasse une boucle de 5 personnes, la probabilité est schématiquement de 1 sur 10 puissance 5. À 1% de symétrie possible, il faudrait 10 milliards de situations vécues par ces 5 personnes. Alors que la démonstration du film donne l'impression de révéler une loi dynamique de l'économie.

Il n'en reste pas moins que la façon d'échanger est un sujet digne d'une grande attention. C'est à cet endroit que l'on pourra construire nos échelles de valeurs collectives, trouver des équilibres, discuter des moyens inédits de produire et distribuer sans nuire — puisque l'endroit de l'échange est celui de la rencontre.

Filières et boucles

fém.

Je reprends l'exemple de la filière verticale du pain. Une fois pleinement goûté l'enthousiasme pour les 2 ou 3 personnes qui fournissent du pain régulièrement, voici quelques questions utiles :

  • Combien de temps vont-elles tenir ? Peuvent-elles fournir tout le groupe local ?
  • À notre échelle, quels volumes et rythmes pourrait-on tenir dans la durée ? Avec combien de personnes ?
  • Quelle relation peut-on créer entre les extrémités de la filière ?
  • Quelles sont les limites ? Quels curseurs pouvons-nous pousser progressivement ?

J'ai déjà évoqué la valeur stratégique clé des filières qui produisent des biens déjà utilisés comme des « monnaies sociales », la bouteille de vin ou de bière. Or tous les produits de fermentation sont à la portée de tous. N'est-ce pas l'occasion de nous réapproprier le sens de la responsabilité à cet endroit, de ré-inventer nos propres protocoles de prudence et là encore, inverser les flux ?

La question des boucles d'échange circulaires est très intéressante. On peut relativiser son rôle dans l'amorce d'une économie, mais ces boucles sont le symptôme d'une économie qui tisse réellement son réseau. On se rend compte rapidement de deux éléments clé :

  • Les boucles doivent boucler.
  • Les boucles doivent se croiser.

Une boucle qui ne boucle pas est une impasse qui ne peut générer à terme que du ressentiment et de l'abandon. Le problème des asymétries, quand on le transpose à une boucle complète, montre que cela ne peut se faire réalistement que par un croisement des boucles.

C'est difficile de vouloir programmer cela, mais on peut le rendre explicite et partager une visualisation collective des boucles. Chacun pourrait identifier les trous et y pourvoir.

Distribuer

masc.

Si l'on part de la production, on arrive sur cette notion de distribution avant celle d'échanges. Et puisque dans une économie du don j'inverse les flux, la demande précède l'offre : lorsqu'une équipe décide de lancer une production, c'est qu'elle répond à un besoin identifié dans son groupe local.

Chaque production collective pourra expérimenter dans ce registre : quelle part affecter à toutes les personnes qui ont donné de leur temps, quelle part réserver aux Ğmarchés, quelle part pour les échanges avec un autre bassin de vie, un « Ğ1tada » en Espagne ou une « université d'été » à Toulouse ?

C'est également à cet endroit de la distribution que peuvent avoir lieu les réflexions sur la notion d'épicerie décentralisée, comme une extension naturelle de la production et comme un nœud pour le tissage de l'économie.

Connecter avec l'existant

fém.

Les initiatives pour développer une économie de proximité, circulaire ou solidaire, n'ont pas attendu la monnaie libre. Il y a également toutes les initiatives de collectifs solidaires (SEL, monnaies locales, assos caritatives), qui reposent essentiellement sur un immense bénévolat. Elles s'inscrivent malgré elles dans l'économie euro moribonde, à l'endroit des « laissés pour compte ».

Toutes ont l'occasion de se saisir de la monnaie libre pour changer la donne, et consolider cette énergie coopérative afin de produire plus d'effets. Pour la première fois elles peuvent imaginer des modalités de fonctionnement qui intègrent les mobilisations et les gratitudes, afin de décentraliser les efforts et la logistique sur les personnes qui en bénéficient directement.

Cela inclut les filières de récupération, de recyclage et autres dérivés. Ces lieux et organisations pourraient servir de plateforme logistique pour les besoins de collecte en volume des productions collectives événementielles, s'inscrire dans une mutualisation des outils et des équipements.

Puisque je parle de lieux, je finirai sur le problème majeur de l'espace, pour produire ou stocker. Il y a la voie des mécènes aux grandes propriétés. Il y a la voie du lieu public, avec la Mairie ou la collectivité propriétaire. Il y a la voie de l'établissement public, notamment les écoles, où la négociation est plus intime — un proviseur, un ou deux profs engagés. Il y a la voie du lieu recevant du public, privé mais qui peut « privatiser » des moments sur invitation.

Lorsque nous atteindrons des seuils critiques, il sera envisageable qu'un groupe local de junistes suffisamment monétisé puisse acquérir un lieu et y développe une économie monnaie-libriste. Ce sera un grand pas.

Lorsqu'une économie du don pourra loger une petite proportion de sa population, alors elle aura atteint un niveau et un rythme de croisière qui ne pourra plus reculer.

Ğ(marchés)

masc.

Tous les groupes locaux pratiquent les Ğmarchés. Je constate simplement qu'il en manque un, à ma connaissance : nulle part je n'ai vu un marché qui offre la liberté de choisir sa monnaie, à 100 %. C'est intrigant car c'est pourtant le format qui s'inspire le plus de la TRM.

La quête chronique de tous nos marchés est de trouver des producteurs, des pros, afin de fournir les produits que l'on trouve sur les marchés euros. Seulement voilà, ils ne trouvent pas de retour symétrique à leur engagement.

Mon idée : si je veux adresser les exposants d'une grosse foire de producteurs locaux (dont j'ai un fichier de 300 adresses), je peux potentiellement en séduire une trentaine pour participer à une expérience laboratoire. Je les fais rentrer dans un jeu avec des règles précises et on en fait le bilan à la clôture. Pour les convaincre, je dois leur garantir la couverture de tous leurs coûts marginaux : « vous ne gagnerez peut-être pas beaucoup d'euros, mais vous êtes sûrs de ne pas en perdre ». Comment ? En mutualisant les recettes euros et en pratiquant un cercle de répartition adapté en clôture de marché.

L'idée est un guichet à l'entrée pour opérer les transactions — un peu à la manière des octrois des XII° et XIII° siècles, avant Philippe le Bel. Des « lutins » ou des « pages » formés pour accompagner les hôtes sur les stands, rendre possible le jeu des coefficients relatifs, et ainsi intégrer la jeunesse dans cette aventure qui lui est d'ailleurs surtout destinée.

Ce sera donc à ma connaissance une première expérience de Ğ(marché) prononcer G libre marché, bien garni de productrices, où le chaland pourra choisir sa monnaie, choisir son économie ; soit un prix en euro, soit une gratitude en DUs.

Une comm publique s'impose, très subtile, invitant à jeu privé, sur invitation « codée » — qui prend la forme d'un Ğ(marché), qui n'est ni un marché, ni un 'non marché' … du moyen âge prospère. À cette époque cohabitaient 2 économies, l'une régie par la devise du territoire, l'autre par une mesure universelle des dons. Le pèlerin peut choisir, passer de l'une à l'autre. Tout le monde déguisé. Buvette double et improvisation Aztèque du XII° siècle à l'apéro. Ambiance.